TONI L.


Il semblerait que la mort de Harry Patch qui a pourtant fait le maximum pour ĂȘtre mon contemporain, jusqu’à vivre 111 ans 1 mois 1 semaine et 1 jour, a laissĂ© vacante la possibilitĂ© d’un trouble nouveau, un dĂ©sordre nouveau, qui est Ă  entendre dans le temps et dans l’espace, un dĂ©sordre de ma raison semblable Ă  celui de l’enterrement du corps de mon enfant dessous celui de Patch. Avec entre eux celui de Valdo mon pĂšre, jeune rĂ©sistant de la DeuxiĂšme ayant lui aussi fait de son mieux pour rester Ă  mes cĂŽtĂ©s Ă  survivre Ă  un petit garçon de neuf ans. Je ne sais si le temps viendra oĂč je pourrai mesurer ma propre bravoure, je ne sais si je connaĂźtrai un temps oĂč la bravoure cessera d’ĂȘtre ma premiĂšre et presque seule mesure de l’homme, je ne sais trop quoi faire par exemple de la gentillesse ou de l’attention, ni surtout de leurs contraires, je ne sais, victoire ou dĂ©faite peu importe, si Braveheart me quittera un jour pour que mes yeux accrochĂ©s Ă  la mĂ©moire voient autrement. Mais je suis presque sĂ»re que non. Harry Patch, d’accord, qui dĂšs aprĂšs les tranchĂ©es et jusqu’à sa mort a militĂ© activement pour la paix. Mais Valdo. Qui mĂȘme s’il savait que rien ne saurait nous sauver, pas mĂȘme une TroisiĂšme, a voulu croire en l’évidente lumiĂšre que la guerre semble procurer, croire Ă  l’ordre incontestable qu’elle semble imposer tout en crĂ©ant le plus grand dĂ©sordre, et s’agissant notamment de distinguer les amis des ennemis, a rĂ©ellement cru que la guerre savait au moins Ă©clairer le vrai visage de ton voisin. Je ne sais ce que mon pĂšre a vu qui lui a permis de croire si jeune en son propre regard, d’ĂȘtre convaincu que ce regard forgĂ© durant des annĂ©es de guerre ne pouvait le tromper. Lorsqu’il serrait la main Ă  un parfait inconnu cinquante ans aprĂšs la guerre Valdo savait, il n’y avait toujours que deux camps et Valdo savait lequel l’inconnu rejoindrait, ce qui cessait immĂ©diatement de faire de lui un inconnu. Jusqu’à la fin de sa vie pour Valdo il n’y a eu que ceux qui collaboreraient et ceux qui combattraient. Ou plutĂŽt ceux qui te trahiront et ceux qui mourront pour toi. Famille-patrie. Et que d’autres, gangsters ou fanatiques, criminels organisĂ©s, usent de ceci diffĂ©remment, ne dĂ©stabilisera en rien la fondation de la maison Valdo.

Toni Lovera

TONY S. 01


la sĂ©rie c’est ‘bĂ©bĂšne’ – j’emprunte ici ce mot Ă  Anatole quatre ans et demi dont la maman me dit que lorsqu’il a commencĂ© Ă  parler il s’appelait lui-mĂȘme Tatone – j’emprunte et je prĂ©ambule qu’aux dĂ©buts du cinĂ©ma toulmonde parlait du cinĂ©ma et qu’ainsi prendre un air pincĂ© ou parler de phĂ©nomĂšne de mode c’est risquĂ© pour sa pomme ça fait vite basculer de snob intĂ©griste Ă  rĂ©ac qui se prive pour des prunes car le cinĂ©ma c’est bĂ©bĂšne et il y a tout de mĂȘme pas mal de choses bĂ©bĂšnes qui ont Ă©tĂ© adoptĂ©es par toulmonde toudsuite sans ĂȘtre des phĂ©nomĂšnes ni des modes le populo n’est pas que cono ce qui aussi est bĂ©bĂšne

la sĂ©rie c’est Ă  la maison et c’est toute seule c’est donc pour moi comme le livre – la sĂ©rie a pris de la place au livre qui en avait beaucoup et l’a partagĂ©e volontiers – Ă  la maison et toute seule n’ayant pas toujours eu la mĂȘme signification au fil des annĂ©es le livre a pu peiner Ă  garder sa place de favori – prĂ©cisĂ©ment – le lecteur qui est passĂ© par la sĂ©rie comme avant lui celui qui est allĂ© au cinĂ©ma ne peut plus lire comme avant – et celui qui s’est pris les deux dans la face deux fois il ne peut plus – ni lire ni Ă©crire ni vivre comme avant et par quel mystĂšre pourrait-il en ĂȘtre autrement sauf Ă  vouloir rester collĂ© Ă  tout de son passĂ© comme au ventre de sa maman poisson qui dans certaines contrĂ©es demande une adhĂ©rence si sĂ©vĂšre qu’on se retrouve coincĂ© entre sa peau et ses arĂȘtes on se retrouve coincĂ© comme un alevin dans le banc grouillant d’enfants de pauvres on reste emmaillotĂ© Ă  vie dans ce filet flottant comme un pauvre cono de baby thon ramenĂ© sans cesse Ă  la terre natale ça existe regarde ces empĂȘchĂ©s qu’on est

tout est vrai de ce qu’a priori on peut fantasmer du Parrain mais tout est faux de ce qu’on peut fantasmer de Tony Soprano mĂȘme si par aveuglement on n’a encore vu ni l’un ni l’autre en 2013 – Don Corleone a fini d’asseoir la Mob sur son trĂŽne hollywoodien il est notre super thono Ă  tous il lance et tient les rĂȘnes du filet maternel il l’étend il l’étend cĂŽte Est cĂŽte Ouest il nous prend tous dedans il a dĂ©finitivement quittĂ© la MĂ©diterranĂ©e maintenant c’est l’OcĂ©an c’est Brando eh oh plus grand ça n’existe pas – Tony Soprano a vu et revu le Parrain mais James Gandolfini son nom en i lui appartient comme Ă  Lorraine Bracco son o ils sont cantonnĂ©s Ă  New Jersey c’est pas des stars ça brille pas ça scintille mĂȘme pas ça concentre pas un siĂšcle en quelques plans ça prend le temps que ça doit c’est une sĂ©rie – Gandolfini et Bracco y tiennent les rĂŽles d’Anthony Soprano et du Dr Jennifer Melfi ça pourrait ĂȘtre toi et moi mais non ça pourrait pas durant 6 saisons 86 Ă©pisodes 9 annĂ©es

ce que dit Ă  celui qui suit la sĂ©rie la relation de Tony dit T. et du docteur Melfi sa psychanalyste ne lui avait jamais Ă©tĂ© dit avant – tu m’étonnes que ce soit au minimum bĂ©bĂšne mĂȘme Flaubert et Baudelaire auraient suivi avec passion les Sopranos – Freud aussi mais sans l’aide de Scorsese ou de Coppola qui malgrĂ© la dĂ©pression n’ont pas lĂąchĂ© le ventre de mamma et n’ont rien pu produire d’aussi puissant que ce dialogue entre un patient peu ordinaire et son analyste tous deux Italo-AmĂ©ricains mais pas du mĂȘme bord – ce qui est en jeu c’est du sĂ©rieux – rapport Ă  la mĂšre rapport de la mĂšre rapport sur la mĂšre : passage Ă  l’acte : infanticide-matricide – ventre pauvre de l’Italie du Sud dĂ©localisĂ© en AmĂ©rique du Nord tisse non-stop le filet et y perd tout sauf le pognon – perd la raison

j’ai souvent des doutes pĂ©nibles comme des trous dans tes meilleures chaussettes sur ce qui motive les masses de mises en scĂšne et les masses de spectateurs de familles de mobsters au cinĂ©ma mais je n’ai pas de doute sur les Sopranos et si comme on me le dit Brecht et Sophocle et d’autres m’ont dĂ©montrĂ© dĂ©jĂ  que je me trompe j’en serais trĂšs attristĂ©e parce que je veux croire qu’on ne peut pas suivre les Sopranos pendant prĂšs de 86 heures en ne faisant que jouir de la vue du crime par-dessus l’impossible thĂ©rapie de Tony S. – aussi malgrĂ© la peine parce que c’est douloureux pour moi de regarder les Sopranos ça me fait mal presque chaque fois mĂȘme quand par mĂ©garde je ris ça me fait mal je regarde le visage de Tony il a mal lui aussi mĂȘme quand il rit et pourtant mes origines c’est-Ă -dire les points de dĂ©part lĂ  oĂč les ancres ont Ă©tĂ© levĂ©es les ponts coupĂ©s les amarres larguĂ©es par d’autres avant moi les miennes d’origines ne sont pourtant qu’au nord du sud mais ça m’est douloureux comme si j’étais originĂ©e malgrĂ© moi sur un rivage de la MĂ©diterranĂ©e et que j’avais pu arriver Ă  Ellis Island et qu’au lieu de s’émanciper ma famille petit f avait Ă©tĂ© maintenue dans une zone de non-droit oĂč tout Ă©tait maintenu arriĂ©rĂ© ce qui n’est pas le cas aussi malgrĂ© la peine que j’en ai je reregarde les Sopranos en Ă©tant et Tony et la Dr Melfi et sais-tu c’est vrai : impossible Ă  soigner

sauf si on est un boss c’est une chance d’avoir des montĂ©es d’angoisse et c’en est une spĂ©ciale d’en avoir parce qu’on cĂŽtoie sur la durĂ©e la vie de ceux qui ont Ă©tĂ© vraiment serrĂ©s dans la pute de filasse Ă  vie – David Chase ex David DeCesare a fait les Sopranos – et nous par ici qu’est-ce qu’on a fait rien du tout – qu’est-ce qu’on a fait de cette perte de raison nous par ici rien du tout – c’est le vague qui nous caractĂ©rise nous-par-ici – c’est de n’ĂȘtre peut-ĂȘtre pas partis assez loin – d’avoir donc cru un jour revenir ? – ça a fait de nous moins que des thons des attachĂ©s flottants comme le truc entre la canne et le hameçon – des bouĂ©es – des indicateurs – passifs et colorĂ©s qui vont contre leur grĂ© – qu’est-ce qu’on a fait de quoi que ce soit qu’on vit depuis moins d’un siĂšcle ? – premiĂšre deuxiĂšme troisiĂšme gĂ©nĂ©ration : rien qui arrive Ă  la belle cheville du Dr Melfi que mate Tony quand il ne veut pas lui exploser la tĂȘte – on n’en est mĂȘme pas Ă  l’épisode pilote du stade anal de conos de ritals

heureusement je crois qu’un petit gars qui se donne un nom de parrain sans avoir aucune origine italienne et dĂ©clare que c’est bĂ©bĂšne d’avoir bientĂŽt une petite sƓur pourra enfin faire quelque chose par ici et je crois que mes racines sont enfin arrachĂ©es Ă  90% et je crois qu’on peut enfin cultiver avec passion et Ă  la maison ce qui n’a pas d’appellation d’origine contrĂŽlĂ©e – je crois en Tatone et Tony T. et mĂȘme en tlv et c’est bĂ©bĂšne

Imperioli et Bracco  aux funérailles de Gandolfini

SOLSTICE


j’avais dit Ă  solstice je brĂ»lerai une torche pour DĂ©mĂ©ter une torche pour l’Inconscient mes chers parents puis une aussi pour Tony Soprano et ça s’est fait

c'est solstice vercors

site de corinne lovera vitali

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