avant je regardais les hommes maintenant je regarde leurs cheveux leurs dents leurs ongles les pores de leur peau quand j’ai croisé leur regard je regarde leur peau je n’attends pas de surprise je ne parle pas des garçons et je ne parle pas des pères je regarde la peau des hommes-clients à l’œil microscopique ils ne sont plus des garçons depuis longtemps ils sont parfois devenus pères mais même devenus pères certains ne le sont pas ils restent coincés hommes-clients ils n’ont pas de peau de klute ils n’ont pas d’odeur de klute car une odeur de klute sort par le col de chemise et le plus souvent sent savon ou lessive et sueur bonne au nez une odeur de klute sent la peau seule mais ces hommes n’arrivent pas à changer de peau ils n’essaient même pas ils sont collés à leur peau d’hommes-clients comme les animaux sont collés à leur peau mais les animaux n’ont pas le choix j’offre le choix à ces hommes maintenant je peux les faire échapper de leur peau maintenant il est certain que ces -clients méritent de mourir il est évident que seule la mort les libérerait je pourrais les y aider
j’ai choisi la chambre la plus chère la plus grande la moins sordide tout est relatif cette rivière sensée être mon refuge déjà n’en a plus l’air au contraire elle me regarde avec son frtFRTfrt un peu sale ses berges ses criques la rivière tout entière ne me fait penser qu’à une truite échouée comme la patronne et ses yeux loupes pourtant lors de mon précédent passage il y a quelques mois pour un café au comptoir il faisait beau j’étais joyeuse alors tout était vif l’eau chantait la patronne était solidaire bien que j’aie trouvé moyen de la vexer un peu en lui racontant piapiapia que je connaissais l’endroit depuis avant qu’elle rachète l’hôtel avec son mari désormais défunt j’avais clairement en tête nos chronologies respectives et croisées je revenais au refuge avait-elle tout oublié de notre passé commun cette femme autrefois heureuse et ne pouvait-elle au moins accueillir une cliente sans qu’on l’imagine au cœur d’un de ces polars glauques des années cinquante bourrés de femmes perdues portant une jupe droite un foulard sur la tête et cette voix de pleureuse qui fume des gauloises et quand on est en quelque sorte le rejeton de ces femmes on met du temps à comprendre qu’elles ne ressemblent pas exactement à madame l’institutrice ou à ma tante parce qu’elles ont eu ou vont avoir des relations sexuelles ce que ces années signalent par le simple fait de mettre une femme à fichu au centre de l’intrigue c’est absolument vrai la femme héroïne a une sexualité et sa façon de le faire remarquer sa façon d’attirer l’opprobre pauvre sotte nécessite la complicité de la mode féminine chaque décennie ayant son fichu ses lunettes son décolleté ses bas sa voilette son fume-cigarette et quand il n’y avait rien encore et qu’on était tenue fermée dans un donjon quelconque quand on est tenue fermée dans un donjon quelconque on se fait remarquer par ses rêves ou ses seules pensées
j’étais pressée d’en finir ce qui caractérise les jusquauboutistes quand ils n’en peuvent plus j’ai fait ça entre autres avec ‘La Taille des hommes’ ce livre épuisé avant d’avoir vécu des suites de l’union parfaite entre l’ambition urgente que j’avais de m’en débarrasser et le type d’ambition de l’éditeur en général – dans ce mariage malheureux la plupart de mes livres sont restés des livres bien que certains soient à présent pilonnés pour libérer l’argent qu’ils coûtent à n’être qu’en piles dans un hangar mais ‘La Taille’ après avoir subi un abandon aveugle de ma part a continué vers son destin cruel avec une liquidation de l’éditeur une renaissance de l’éditeur la maladie de l’éditeur et elle n’existe plus désormais qu’à l’état de 80 exemplaires dans un carton caché quelque part je ne sais toujours pas où – en toute logique j’aurais dû finir de l’emprisonner ici dans C’EST FINI or j’ai beaucoup tardé et traîné parce que c’est pas fini
c’est aussi à cause de l’espèce de mini rumeur qui l’entoure et qui me perturbe parce que qu’est-ce qui leur a tant plu aux quelques centaines de lecteurs à part le premier monologue qui s’appelle ‘La Taille des hommes’ et où il est fatalement question à un moment de la taille du pénis puis de l’orgasme humain qui si j’en crois les expressions et locutions utilisées pour en parler et même pour m’en parler semblent avoir fait oublier aux qq centaines qu’il s’agit là d’un texte écrit qui ne fait pas que dire bite baise queue – le deuxième monologue aussi existe d’avoir été publié à part et lu lu lu en public en dialoguant avec Virginia sauvée de la noyade et dans ce ‘tout ce que je veux’ qui est ma petite tragédie tout le monde rit tout le temps au même endroit sans que je comprenne non plus exactement comment on en est arrivés là – mais il y a dans ce livre quatre autres monologues ils s’appellent ‘Mustang’ ‘Patate Fille’ ‘Non’ et ‘Indiens’ qui ne contiennent ni orgasme ni suicide ni rien que j’aie exhibé en public ce sont des textes tenant le point d’équilibre des monologues droits dans leurs bottes et sans peur mais sans femme morte sans blague et sans bite alors
alors je voudrais bien recommencer et rééditer cette taille comme le ver de terre se réédite au printemps grâce à la taupe qui avant de manger son corps durant le dur hiver a pris soin de sectionner sa tête et de la stocker à l’abri du gel de façon qu’il se régénère aux beaux jours et réédite son corps car c’est le corps pas le cerveau du ver que la taupe mange pour qu’une nouvelle publication lui permette de se nourrir à nouveau etc. et je suis la taupe aveuglée et je suis le ver renouvelable je suis ce couple de dessous la terre et nous savons ce que nous savons faire