La pensée des singes m’occupe depuis bien avant que je les retrouve incarnés dans mes mots. Précisément, la façon sidérée que j’ai eue de penser aux singes en même temps que je fuyais les hommes a fait suite à un autre documentaire, sur le langage celui-là, ce qui signe une fois de plus l’emprise totalitaire que peut avoir la pseudo-connaissance sur un cerveau prédisposé à l’ignorance comme le mien. Je ne sais plus si le film était pointu ou vulgarisant, ni même s’il était bon. Je ne me souviens que du passage où le commentateur, à l’image il y avait un groupe de chimpanzés qui déambulaient comme ils le font fréquemment, et le commentateur expliquait que le langage, permettant de rapporter des faits dont on n’avait pas été témoin, en même temps qu’il ouvrait le champ de la connaissance avait rendu possible le mensonge. Je ne suis pas sûre que sans me l’entendre dire j’aurais pu accéder seule à cette évidence que je n’ai pourtant pas eu besoin d’exporter à ma perception des animaux. Elle y était déjà, sans conscience, comme en songe, bonobo demeurée déambulant parmi les grands singes, qui n’ont donc pas d’autre savoir que celui de leur propre vécu, et pas d’autre chagrin.
EN LIVRES
MON-GROS-MOUTON-NOIR
‘ça (re)commence comme ça’ : un album avant la parution
mais le vent fou qui met les cheveux devant les yeux
le vent qui emmêle tout s’est réveillé
il s’est levé
et avec lui encore loin à l’horizon un mouton
un tout petit mouton un nouveau-né
mais qui savait très bien marcher
il savait même sauter il savait déjà courir et vite
il s’est mis à galoper comme un fou
et à grossir
et à noircir
très vite
en fonçant droit sur moi
TON STYLE
Dans un salon du livre jeunesse où j’avais été invitée à la dernière minute certaines organisatrices me regardaient d’un mauvais œil et je croyais que c’était pour une ou deux raisons que je pouvais nommer et je me disais Tais-toi espèce de paranoïaque mais j’ai su au moment de partir que certaines organisatrices voyaient d’un mauvais œil que je puisse avoir écrit ‘La Taille des hommes’ et ‘être là’.
Je me suis souvenue récemment d’une jeune femme au long cou sur ce salon. J’avais déjà remarqué que les femmes au long cou en sont généralement fières, je me disais ça doit être à cause du cygne et de la grâce et de Boticelli n’étant pas moi-même portée vers la beauté canon et n’appréciant pas ces cous forcément un peu goitreux, mais je voyais bien que lorsqu’on avait un long cou on se devait de le tourner en tous sens, on l’exhibait, on n’essayait pas de se le raccourcir au contraire on avait par exemple des décolletés bateau qui le faisaient saillir encore plus et il semblait qu’on tournait la tête davantage que les femmes au cou de taille normale etc. puis je me suis souvenue de cette jeune femme au long cou sur le salon du livre qui tournait la tête chaque fois que j’étais dans son axe et j’ai compris qu’elle me montrait sa nuque en pensant aux choses sexuelles que j’avais écrites alors que je travaillais avec des petits de maternelle et je me suis demandé ce qu’elle faisait de son sexe elle, à part montrer son cou et surtout sa longue nuque. Que fais-tu de ton sexe toi, jeune Johnny blonde au long cou ? Qu’est-ce ce qu’on fait de son sexe par où peut aussi sortir l’enfant quand on est munie d’un cou érectile. Tel membre est forcément difficile à porter et je ne devrais pas y voir ce signe flagrant de pruderie fausse, de grâce forcée. Mais je ne suis pas paranoïaque et tout des pensées de ces femmes au long cou m’a semblé pas net à la minute où j’ai vu clair dans leur truc de mère geisha.
‘brad pitt’ & ‘une ptite pipe’ – collection privée – 2009

‘Mon chien et la paix’ & ‘Mon chien entend bien’ – 1999 & 2009
LES RUBANS D’AMOUR
27,27 mètres d’amour extraits de ‘La Taille des hommes’ et réécrits en les ajustant à des rubans de mercerie ancienne qui mesuraient 99 cm pour le premier ou 155 cm je vois là au milieu ou 222 cm pour le plus long – seuls les chiffres pile me sautent aux yeux – ces rubans qui peuvent avoir l’air délicats ne l’étaient pas tant que ça – ils portaient les seins des femmes qui ont connu la guerre et leur parole crue était enfermée dans du papier cuisson aussi quant à moi je n’y ai jamais rien vu de précieux et j’ai spécialement aimé faire ce travail de plieuses – postières couturières cuisinières – qui s’est trouvé être aussi notre travail le plus vendu – il était excitant comme une belle fille sur le pas d’une porte et tu ne sais pas trop ce qui va se passer à l’intérieur mais vu le prix tu te dis que tu ne risques rien – sans le savoir on avait trouvé la formule rêvée de tout artiste dont on ne s’est jamais resservies
ABSENCE DES COWBOYS : PAGE 21
C’est un jour où le sol est mouvant, mes jambes s’enfoncent à chaque pas, les trottoirs ne sont pas d’aplomb, ni les murs. Je marche vingt mètres je croise une vieille femme édentée, chaque vingt mètres une vieille femme édentée pourrait tendre sa main vers moi. Et ça n’arrête pas. Le ciel n’arrête pas de manœuvrer non plus, un défilé de nuages nerveux dans l’espace réduit par mes paupières. Tout bouge tout le temps, avec le vent, la température, la lumière. Et ma tête, avec dedans le mal de cœur. C’est un jour comme ça et je dois grimper au neuvième étage d’un immeuble que les Allemands ont oublié de bombarder. 9 fois 16 marches molles. Mes haut-le-cœur du rez-de-chaussée 144 fois essorés et je ne peux pas me retrouver transportée dans un lieu où tout ça cesserait immédiatement. Dans la cour d’une ferme. Sur le ventre d’une mère. Je ne peux pas. Je peux vomir au sixième étage. Je peux m’allonger au septième. M’asseoir au huitième. Regarder l’écran de mon téléphone en me rappelant les messages d’amour qu’il a affichés pour moi. Certains sur le moment me semblaient un peu puérils un peu vains, certains étaient drôlement fagotés, quelles drôles d’idées s’emparent des garçons quand ils tournent leurs compliments, certains étaient de jolis petits mensonges amoureux. D’autres avaient la puissance d’une horde de chevaux sauvages. Au neuvième étage ils cavalent sous mes yeux comme si j’étais debout à l’arrière du camion avec Marilyn. Il est impossible de ne pas tout faire pour sauver ces chevaux, impossible ne pas comprendre ça. Sans même l’aide du cowboy tendre je libérerai les chevaux sauvages, sans même avoir à me battre contre l’autre cowboy, celui qui veut voler aux chevaux leur puissance. Lorsque je frappe à la porte mon cœur bat très vite.



