clv

TONY S. 01


la série c’est ‘bébène’ – j’emprunte ici ce mot à Anatole quatre ans et demi dont la maman me dit que lorsqu’il a commencé à parler il s’appelait lui-même Tatone – j’emprunte et je préambule qu’aux débuts du cinéma toulmonde parlait du cinéma et qu’ainsi prendre un air pincé ou parler de phénomène de mode c’est risqué pour sa pomme ça fait vite basculer de snob intégriste à réac qui se prive pour des prunes car le cinéma c’est bébène et il y a tout de même pas mal de choses bébènes qui ont été adoptées par toulmonde toudsuite sans être des phénomènes ni des modes le populo n’est pas que cono ce qui aussi est bébène

la série c’est à la maison et c’est toute seule c’est donc pour moi comme le livre – la série a pris de la place au livre qui en avait beaucoup et l’a partagée volontiers – à la maison et toute seule n’ayant pas toujours eu la même signification au fil des années le livre a pu peiner à garder sa place de favori – précisément – le lecteur qui est passé par la série comme avant lui celui qui est allé au cinéma ne peut plus lire comme avant – et celui qui s’est pris les deux dans la face deux fois il ne peut plus – ni lire ni écrire ni vivre comme avant et par quel mystère pourrait-il en être autrement sauf à vouloir rester collé à tout de son passé comme au ventre de sa maman poisson qui dans certaines contrées demande une adhérence si sévère qu’on se retrouve coincé entre sa peau et ses arêtes on se retrouve coincé comme un alevin dans le banc grouillant d’enfants de pauvres on reste emmailloté à vie dans ce filet flottant comme un pauvre cono de baby thon ramené sans cesse à la terre natale ça existe regarde ces empêchés qu’on est

tout est vrai de ce qu’a priori on peut fantasmer du Parrain mais tout est faux de ce qu’on peut fantasmer de Tony Soprano même si par aveuglement on n’a encore vu ni l’un ni l’autre en 2013 – Don Corleone a fini d’asseoir la Mob sur son trône hollywoodien il est notre super thono à tous il lance et tient les rênes du filet maternel il l’étend il l’étend côte Est côte Ouest il nous prend tous dedans il a définitivement quitté la Méditerranée maintenant c’est l’Océan c’est Brando eh oh plus grand ça n’existe pas – Tony Soprano a vu et revu le Parrain mais James Gandolfini son nom en i lui appartient comme à Lorraine Bracco son o ils sont cantonnés à New Jersey c’est pas des stars ça brille pas ça scintille même pas ça concentre pas un siècle en quelques plans ça prend le temps que ça doit c’est une série – Gandolfini et Bracco y tiennent les rôles d’Anthony Soprano et du Dr Jennifer Melfi ça pourrait être toi et moi mais non ça pourrait pas durant 6 saisons 86 épisodes 9 années

ce que dit à celui qui suit la série la relation de Tony dit T. et du docteur Melfi sa psychanalyste ne lui avait jamais été dit avant – tu m’étonnes que ce soit au minimum bébène même Flaubert et Baudelaire auraient suivi avec passion les Sopranos – Freud aussi mais sans l’aide de Scorsese ou de Coppola qui malgré la dépression n’ont pas lâché le ventre de mamma et n’ont rien pu produire d’aussi puissant que ce dialogue entre un patient peu ordinaire et son analyste tous deux Italo-Américains mais pas du même bord – ce qui est en jeu c’est du sérieux – rapport à la mère rapport de la mère rapport sur la mère : passage à l’acte : infanticide-matricide – ventre pauvre de l’Italie du Sud délocalisé en Amérique du Nord tisse non-stop le filet et y perd tout sauf le pognon – perd la raison

j’ai souvent des doutes pénibles comme des trous dans tes meilleures chaussettes sur ce qui motive les masses de mises en scène et les masses de spectateurs de familles de mobsters au cinéma mais je n’ai pas de doute sur les Sopranos et si comme on me le dit Brecht et Sophocle et d’autres m’ont démontré déjà que je me trompe j’en serais très attristée parce que je veux croire qu’on ne peut pas suivre les Sopranos pendant près de 86 heures en ne faisant que jouir de la vue du crime par-dessus l’impossible thérapie de Tony S. – aussi malgré la peine parce que c’est douloureux pour moi de regarder les Sopranos ça me fait mal presque chaque fois même quand par mégarde je ris ça me fait mal je regarde le visage de Tony il a mal lui aussi même quand il rit et pourtant mes origines c’est-à-dire les points de départ là où les ancres ont été levées les ponts coupés les amarres larguées par d’autres avant moi les miennes d’origines ne sont pourtant qu’au nord du sud mais ça m’est douloureux comme si j’étais originée malgré moi sur un rivage de la Méditerranée et que j’avais pu arriver à Ellis Island et qu’au lieu de s’émanciper ma famille petit f avait été maintenue dans une zone de non-droit où tout était maintenu arriéré ce qui n’est pas le cas aussi malgré la peine que j’en ai je reregarde les Sopranos en étant et Tony et la Dr Melfi et sais-tu c’est vrai : impossible à soigner

sauf si on est un boss c’est une chance d’avoir des montées d’angoisse et c’en est une spéciale d’en avoir parce qu’on côtoie sur la durée la vie de ceux qui ont été vraiment serrés dans la pute de filasse à vie – David Chase ex David DeCesare a fait les Sopranos – et nous par ici qu’est-ce qu’on a fait rien du tout – qu’est-ce qu’on a fait de cette perte de raison nous par ici rien du tout – c’est le vague qui nous caractérise nous-par-ici – c’est de n’être peut-être pas partis assez loin – d’avoir donc cru un jour revenir ? – ça a fait de nous moins que des thons des attachés flottants comme le truc entre la canne et le hameçon – des bouées – des indicateurs – passifs et colorés qui vont contre leur gré – qu’est-ce qu’on a fait de quoi que ce soit qu’on vit depuis moins d’un siècle ? – première deuxième troisième génération : rien qui arrive à la belle cheville du Dr Melfi que mate Tony quand il ne veut pas lui exploser la tête – on n’en est même pas à l’épisode pilote du stade anal de conos de ritals

heureusement je crois qu’un petit gars qui se donne un nom de parrain sans avoir aucune origine italienne et déclare que c’est bébène d’avoir bientôt une petite sœur pourra enfin faire quelque chose par ici et je crois que mes racines sont enfin arrachées à 90% et je crois qu’on peut enfin cultiver avec passion et à la maison ce qui n’a pas d’appellation d’origine contrôlée – je crois en Tatone et Tony T. et même en tlv et c’est bébène

Imperioli et Bracco  aux funérailles de Gandolfini

SOLSTICE


j’avais dit à solstice je brûlerai une torche pour Déméter une torche pour l’Inconscient mes chers parents puis une aussi pour Tony Soprano et ça s’est fait

c'est solstice vercors

W : PAGE 81


Tout avait été si nouveau cette rentrée 2010, c’était excitant. Je voulais comprendre ce qui s’était passé. Si j’avais été peintre sur la page de gauche j’aurais dessiné mon cerveau ça m’aurait pris quinze ans et sur la page de droite en deux coups de crayon j’aurais dessiné mon ventre. D’un côté j’aurais bégayé de l’autre j’aurais crié, j’aurais aimé que ça me convienne mais je n’ai pas choisi d’être peintre. J’avais et j’ai toujours besoin de ponts entre les pages de ma vie, les ponts à la ligne limpide sont lents et complexes, j’ai besoin de ponts j’ai besoin d’explications, j’ai encore besoin de regarder ce qui m’arrive m’être arrivé et tenter de m’expliquer comment ça m’est arrivé. Sachant même que rien ne peut être moitié aussi puissant que ça l’est au moment où ça ne fait qu’arriver, quand précisément les choses sont indicibles, inexplicables, et qu’on ne cherche d’ailleurs ni à les dire ni à les expliquer, je cherche encore la vérité des choses ailleurs que dans les choses elles-mêmes. Dans autre chose. Leur prolongement, qui est aussi leur prolongation. Ou leur élongation. Et mon éloignement. Si comme j’y tiens long va avec loin et va avec lorgner.

ÉMILE ENFANT


Il y a trois ans pendant une pièce d’Alain Platel je suis tombée en amour d’un danseur mais pas de la façon habituelle à désirer l’autre pour moi, pour lui, pour une union même en fantasme. Parfois je disais son nom comme je dis oui parfois, en chuchotant, mais ce n’était pas non plus un amour de groupie je ne l’ai pas cherché sur Google Rémi je n’ai rien cherché à savoir ou voir de lui, je l’ai gardé dans mon ventre pendant trois ans, et là je viens de le voir une deuxième fois, dans la même pièce.

Ça a été difficile d’arriver jusque-là. Pour moi c’est difficile, le corps télétransporté sur l’autoroute sous le soleil de juillet jusqu’au parking longue durée, la traversée au ralenti d’une ville toute déguisée, l’attente dans une file, le regroupement dans un théâtre, après des heures au téléphone à attendre que les hôtesses puissent répondre puis à attendre qu’une place se libère mais j’avais obtenu in extremis un strapontin dans la fosse et pour l’hôtel comme c’était sûrement fichu j’en ai appelé un en me faisant passer pour ‘une collègue de l’office de tourisme’ et après ces choses que je vis comme des pièges en enfant angoissée du monde arriver là c’était magique parce que c’était un motel, un de ceux où je n’irai jamais en Amérique et il y en a un dans la zone industrielle d’Avignon où je suis venue pour revoir Out of Context, et revoir ce danseur, et ça m’a fait pareil, je suis retombée en amour, plus puissant encore d’être passée par mes peurs et mes plaisirs d’enfant en un temps si ramassé. Ces émotions violentes qui compriment et dilatent le corps en un temps record c’est peut-être fait pour ça, pour accéder à des zones qui sinon me sont barrées, en niquant la nostalgie de ce qui avant était donné et qui n’est plus que payant, au prix fort –le simple accès.

La pièce et les huit autres danseurs, leur énergie, leur ampleur au mouvement collectif comme leur isolement qui traverse les temps te laissent cloué, mais Rémi. D’abord il s’appelle Émile.

Émile a encore sa peau d’enfant, ses cheveux d’enfant, ses pieds d’enfant, ça tu peux le voir, c’est visible, c’est au bout de tes yeux qui le suivent pendant une heure et demie. Son corps enfant fait de lait, d’avant que les os et les muscles se fassent, il est tout entier là aussi, par-dessus le squelette et les muscles d’Émile homme-danseur d’exception, par-dessous son visage congestionné, parce que Émile est enrobé, gonflé et léger comme un enfant, depuis sa masse plutôt pas négligeable. Sa masse comme grâce. Ça ne fait pas peur de rimer avec Émile Émile rime tout seul, c’est une écriture automatique mais celle d’un sonnet, d’alexandrins, tu comptes les pieds tu retombes toujours dessus, quelque chose de si complexe mais qui pourtant t’est naturel, tu tombes mille fois mille fois tu te relèves, au moment même où tu apprends à marcher tu sais danser, et déhancher chacune de tes articulations, et en rythme. Je parle de ce que mes yeux d’amour ont vu, je ne parle pas du travail d’Émile le danseur ni de celui de la chorégraphie, je ne parle pas du dessin de ce travail conjugué du danseur et du collectif des Ballets C de la B mais du dessin d’Émile. Même si je sais que le travail le bon te rapproche de toi-même, il te resserre autour de ton corps, il te fait devenir ce que tu n’as pas perdu, et il permet à qui te regarde de te voir. Il y a le travail, mais avant le travail il y avait Émile.

Ce soir en revenant de sa marche sur les dossiers des spectateurs, de son solo de star, Émile a frôlé mon strapontin. Après son bain de foule il sentait bon. C’est là que j’ai appris qu’il s’appelle Émile, quand on le rappelle sur scène. Il a fait son numéro il a fait son cirque il a fait son show, il a fini sa crise il faut rentrer il rentre, il rejoint les autres, eux aussi ils sont eux, mais tous ils sont adultes. Émile enfant fait bande à part.

Je suis allée sur Google depuis, parce que je voulais trouver une photo d’Émile mais même ça il n’a pas, facebook myspace youtube, dans les extraits vidéo de la pièce on le voit très peu, et dans ceux des répétitions il n’y est carrément pas. Je comprends qu’il n’était peut-être pas prévu au départ, ou prévu en alternance. Je comprends qu’ensuite il ait occupé cette place, sa place, de façon très spéciale, au cœur.

Je voudrais voir Émile dans le contexte. Je voudrais travailler dans la vie avec Émile. Je voudrais rencontrer les enfants dans les classes avec Émile. Qu’Émile nous regarde avec son corps, il est rond et carré il est plume et pilier, légèreté gravité, comme il porte son enfant et sait le perdre au moment fatal, se contenant, il procure, ou plutôt il apporte et donne à qui le voit danser une simple joie d’être, en même temps que la conscience de la solitude qui lui est associée. Je ne sais pas comment Émile a besoin de nous mais je sais comment on a besoin de lui. De ce calme de vie jamais dissociée de mort, ce calme juste du corps. Je sais, c’est rare que je dise je sais, je sais, je sais, quand je ferme les yeux et que je vois Émile faire briller la petite surface de sa peau sans limite, je sais ce que je voudrais faire pour les enfants avec l’eau et le feu d’Émile qui rendrait meilleur de vivre dans ce monde et que ce monde rend impossible. Quand je vais dans les classes je fais mon possible, je danse moi aussi à ma façon, avec mes mots, mais c’est long, et on n’a pas le temps. Qu’Émile dansant ne soit visible que dans un théâtre ce n’est pas juste. Ne pas le voir dans la vie. Qu’on soit nous et la foule et le bain. Et que ce qu’il peut nous apporter ne va faire que nous manquer.

Platel : Out of Context (for Pina)

un peu d’Émile (à 0:58 surtout)
b. 1979

TON STYLE


Dans un salon du livre jeunesse où j’avais été invitée à la dernière minute certaines organisatrices me regardaient d’un mauvais œil et je croyais que c’était pour une ou deux raisons que je pouvais nommer et je me disais Tais-toi espèce de paranoïaque mais j’ai su au moment de partir que certaines organisatrices voyaient d’un mauvais œil que je puisse avoir écrit ‘La Taille des hommes’ et ‘être là’.

Je me suis souvenue récemment d’une jeune femme au long cou sur ce salon. J’avais déjà remarqué que les femmes au long cou en sont généralement fières, je me disais ça doit être à cause du cygne et de la grâce et de Boticelli n’étant pas moi-même portée vers la beauté canon et n’appréciant pas ces cous forcément un peu goitreux, mais je voyais bien que lorsqu’on avait un long cou on se devait de le tourner en tous sens, on l’exhibait, on n’essayait pas de se le raccourcir au contraire on avait par exemple des décolletés bateau qui le faisaient saillir encore plus et il semblait qu’on tournait la tête davantage que les femmes au cou de taille normale etc. puis je me suis souvenue de cette jeune femme au long cou sur le salon du livre qui tournait la tête chaque fois que j’étais dans son axe et j’ai compris qu’elle me montrait sa nuque en pensant aux choses sexuelles que j’avais écrites alors que je travaillais avec des petits de maternelle et je me suis demandé ce qu’elle faisait de son sexe elle, à part montrer son cou et surtout sa longue nuque. Que fais-tu de ton sexe toi, jeune Johnny blonde au long cou ? Qu’est-ce ce qu’on fait de son sexe par où peut aussi sortir l’enfant quand on est munie d’un cou érectile. Tel membre est forcément difficile à porter et je ne devrais pas y voir ce signe flagrant de pruderie fausse, de grâce forcée. Mais je ne suis pas paranoïaque et tout des pensées de ces femmes au long cou m’a semblé pas net à la minute où j’ai vu clair dans leur truc de mère geisha.

clv dolls‘brad pitt’ & ‘une ptite pipe’ – collection privée – 2009

clv mon chien et la paixclv mon chien entend bien ‘Mon chien et la paix’ & ‘Mon chien entend bien’  – 1999 & 2009