clv

W : PAGE 143


Il n’est pas tout à fait vrai que je n’ai jamais repensé à cette amie sortie de ma vie il y a longtemps. J’ai rêvé d’elle plusieurs fois. À peu de choses près c’était chaque fois le même rêve. Elle était à Paris, où nous nous étions fréquentées adultes, dans le métro, souriante et confiante, derrière elle se tenait le spectre d’une de mes idoles, droit debout, qui me fixait, moi l’auteur du rêve qui ne vivais plus à Paris, ne me déplaçais plus, et avais perdu ce sourire confiant. Cette amie du temps lointain, mon double qui avait choisi de faire le même métier que moi et avait eu deux enfants, exerce toujours ce métier que j’ai abandonné, elle a toujours ses enfants, et je ne peux l’imaginer démunie de son attitude tranquille, celle qui m’a été ôtée violemment. Celui que j’appelle mon idole est encore bien vivant lui aussi, et s’il est un spectre dans mon rêve c’est qu’il est effectivement un esprit, il est esprit, et par-dessus les trivialités du quotidien, de la vie normale, réglée, tant regrettée un temps, il me fixe en me disant que j’ai désormais autre chose à faire. Je suis obligée de constater que c’est ainsi que j’ai pris les décisions importantes de ma vie, un des grands hommes-esprits de mon répertoire privé étant venu me visiter dans le sommeil. Je crains de devoir admettre que s’agissant des décisions moins heureuses, je crains de devoir admettre que s’agissant des mauvaises décisions je les ai prises seule avec mes rêves triviaux qu’aucun esprit ne venait sublimer, et sans avoir non plus le minimum de jugeotte qu’on peut espérer avoir vis-à-vis de soi-même, celle que pendant des années je n’ai pas eue non plus avec de parfaits inconnus.

au-dessus du vercors

TONI L.


Il semblerait que la mort de Harry Patch qui a pourtant fait le maximum pour être mon contemporain, jusqu’à vivre 111 ans 1 mois 1 semaine et 1 jour, a laissé vacante la possibilité d’un trouble nouveau, un désordre nouveau, qui est à entendre dans le temps et dans l’espace, un désordre de ma raison semblable à celui de l’enterrement du corps de mon enfant dessous celui de Patch. Avec entre eux celui de Valdo mon père, jeune résistant de la Deuxième ayant lui aussi fait de son mieux pour rester à mes côtés à survivre à un petit garçon de neuf ans. Je ne sais si le temps viendra où je pourrai mesurer ma propre bravoure, je ne sais si je connaîtrai un temps où la bravoure cessera d’être ma première et presque seule mesure de l’homme, je ne sais trop quoi faire par exemple de la gentillesse ou de l’attention, ni surtout de leurs contraires, je ne sais, victoire ou défaite peu importe, si Braveheart me quittera un jour pour que mes yeux accrochés à la mémoire voient autrement. Mais je suis presque sûre que non. Harry Patch, d’accord, qui dès après les tranchées et jusqu’à sa mort a milité activement pour la paix. Mais Valdo. Qui même s’il savait que rien ne saurait nous sauver, pas même une Troisième, a voulu croire en l’évidente lumière que la guerre semble procurer, croire à l’ordre incontestable qu’elle semble imposer tout en créant le plus grand désordre, et s’agissant notamment de distinguer les amis des ennemis, a réellement cru que la guerre savait au moins éclairer le vrai visage de ton voisin. Je ne sais ce que mon père a vu qui lui a permis de croire si jeune en son propre regard, d’être convaincu que ce regard forgé durant des années de guerre ne pouvait le tromper. Lorsqu’il serrait la main à un parfait inconnu cinquante ans après la guerre Valdo savait, il n’y avait toujours que deux camps et Valdo savait lequel l’inconnu rejoindrait, ce qui cessait immédiatement de faire de lui un inconnu. Jusqu’à la fin de sa vie pour Valdo il n’y a eu que ceux qui collaboreraient et ceux qui combattraient. Ou plutôt ceux qui te trahiront et ceux qui mourront pour toi. Famille-patrie. Et que d’autres, gangsters ou fanatiques, criminels organisés, usent de ceci différemment, ne déstabilisera en rien la fondation de la maison Valdo.

Toni Lovera