CE QU’IL FAUT (BONUS)


À part Nathalie Sarraute que je n’ai pas lue depuis qu’elle a fini d’écrire et Jamaica Kincaid qui se lit au goutte-Ă -goutte, je ne sais pas comment se dĂ©brouillent les autres dans leur chĂąteau-fort intĂ©rieur avec ce qu’on appelle les incises ou les apartĂ©s, les prĂ©tendues digressions. Je me pose la question parce que ce sont les autres, je peux le dire j’ai Ă©tĂ© correctrice ma vie d’avant, ce sont les autres qui ont fait de ces choses essentielles Ă  dire, ces choses fluides comme la vie, ils en ont fait des choses mortes, des choses Ă  l’arrĂȘt comme des chiens qu’on doit caser entre des signes spĂ©ciaux, ouvrant fermant, et qui dĂšs qu’on les aperçoit dans un texte disent ‘Attention ceci a sa tombe ici’, disent ‘Ceci est une des tombes que je rĂ©serve Ă  certains mots’, disent ‘Ceci Ă©tant une des nombreuses tombes que je rĂ©serve aux mots veuillez vous recueillir un instant ici mĂȘme’, disent ‘Chaussez donc vos lunettes pour mater ma ptite merde en bas de page’, disent tant et tant en baissant le ton dans leur propre Ă©glise qu’ils auraient mieux fait de le dire directement, alors que pour le tronc de la chose grave et bien française qu’ils ont Ă  dire ils ne donnent pas d’autre nom que PROPOSITION PRINCIPALE. Mais ce n’est aprĂšs tout qu’une proposition.

Je ne sais pas si Sarraute a Ă©crit sur la grammaire, et qui l’a fait pour elle je ne sais pas non plus, mais je sais la haine qui peut se dĂ©velopper contre les grammaires personnelles. Il y a une interview de Jamaica je l’ai Ă©coutĂ©e hier, elle commence pour de bon vers la 45e minute, comme revoir l’interview de Sarraute Ă  la place d’un Ă©pisode de Treme, ce geste de ma personne paralytique au travail et paralytique au repos, certes il suffit de cliquer ce n’est pas vraiment un geste comme aller en bibliothĂšque ou ouvrir un vrai livre blabla mais regarder deux Ă©crivains parler si c’est pas un putain de geste, et ce geste est la chose la plus rĂ©jouissante que mon inconscient m’ait fait faire depuis longtemps. Parce que lĂ  oĂč Sarraute prend son petit sourire de juste avant de mourir pour dire comment son premier livre fut un flop, Jamaica Ă  la toute fin de l’interview, autoblindĂ©e dans l’habit de l’humour ‘Ne vous approchez pas trop je suis encore en danger’, quand on lui demande quel est le secret de son art/craft, aprĂšs avoir dit que si elle avait un elle le mettrait en bouteilles pour le commercialiser, la Kincaid pose sur la table ce galet lissĂ© d’absolue beautĂ©, je traduis Ă  ma façon et de mĂ©moire, ‘Toulmonde dira Ne commencez pas une phrase avec Et, mais moi j’aime commencer une phrase avec Et. Et si toulmonde dit qu’il ne faut pas le faire, c’est une bonne raison pour le faire. Donc si j’avais un “art” ce serait peut-ĂȘtre ça, faire le contraire de ce qu’on a voulu que je fasse.’

mrs Jamaica Kincaid

CE QU’IL FAUT : PAGE 37


quand c’est pleine lune par temps dĂ©gagĂ© nous nous couchons la fenĂȘtre grande ouverte mĂȘme l’hiver je crois que Tom regarde le corps des nuages frĂ©tiller dans le ciel Ă©pais pendant que je regarde l’ombre des nuages dĂ©filer comme les platanes dans le passĂ© et Tom s’endort et je recommence Ă  lire

je continue de recommencer Ă  lire ce n’est pas terminĂ© je n’ai recommencĂ© Ă  lire qu’il y a deux ans aprĂšs que j’avais lu d’un coup tous les livres de Jamaica Kincaid Ă  la mort de mes parents le livre de son frĂšre le livre de sa mĂšre le livre de son pĂšre les siens je n’ai plus rien voulu lire je n’ai voulu que regarder des sĂ©ries intĂ©gralitĂ© des saisons tout le temps que j’étais prise moi-mĂȘme dans une mauvaise sĂ©rie je suis restĂ©e blottie dans l’écriture de sang de Jamaica et dans la famille du Wire Ă  vouloir qu’il ne m’arrive plus jamais plus rien je suis restĂ©e bloquĂ©e comme ça jusqu’à ma rencontre avec Tom il y a deux ans

CE QU’IL FAUT : PAGE 88

 
avec le photographe nous vivons de rien un peu d’argent volĂ© un peu d’argent gagnĂ© du riz du chou des patates nous promener le soir sous les figuiers j’aimerais retrouver quelque chose de l’amour que nous nous donnions mais je ne vois que des photographies et je ne vois que des objets un pantalon une bague les draps le cendrier l’évier le rideau de douche la poignĂ©e des fenĂȘtres les marches d’escalier des coulures de peinture rouge aprĂšs toutes ces annĂ©es je suis capable de voir avec prĂ©cision le pantalon du photographe les nuances du velours gris rapĂ© les dĂ©colorations vieux rose derriĂšre les genoux et Ă  l’aine et sur la bosse du sexe dont j’ai tout oubliĂ©

c’est lĂ -bas que j’ai mangĂ© des nĂšfles pour la premiĂšre et la derniĂšre fois je n’ai aimĂ© ni leur goĂ»t ni leur peau ni le gluant de leurs noyaux j’étais obligĂ©e de manger les nĂšfles parce que je ne voulais pas faire remarquer que j’étais Ă©trangĂšre je ne devais pas faire remarquer mes sensations je ne sais pas ce que j’ai fait de mes sensations d’alors ni mĂȘme si j’en avais c’est un mystĂšre que j’aimerais partager avec ma sƓur je regrette beaucoup de ne pas avoir une sƓur le seul tĂ©moin valable de la vie d’une jeune fille doit ĂȘtre une sƓur une petite une grande sƓur qui m’aurait regardĂ©e avec son Ɠil miroir dans lequel chaque jour de notre vie de sƓurs j’aurais pu me voir et je lui demanderais si elle avait des sensations et si elle en a eu de bonnes et si elle a eu peur et si elle a connu la peine et ce qu’elle en a fait et si elle se souvient avoir Ă©tĂ© menacĂ©e et si elle n’a rien su du mal qu’on a pu me faire

eagle

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