EN VRAC

ÉMILE ENFANT


Il y a trois ans pendant une pièce d’Alain Platel je suis tombée en amour d’un danseur mais pas de la façon habituelle à désirer l’autre pour moi, pour lui, pour une union même en fantasme. Parfois je disais son nom comme je dis oui parfois, en chuchotant, mais ce n’était pas non plus un amour de groupie je ne l’ai pas cherché sur Google Rémi je n’ai rien cherché à savoir ou voir de lui, je l’ai gardé dans mon ventre pendant trois ans, et là je viens de le voir une deuxième fois, dans la même pièce.

Ça a été difficile d’arriver jusque-là. Pour moi c’est difficile, le corps télétransporté sur l’autoroute sous le soleil de juillet jusqu’au parking longue durée, la traversée au ralenti d’une ville toute déguisée, l’attente dans une file, le regroupement dans un théâtre, après des heures au téléphone à attendre que les hôtesses puissent répondre puis à attendre qu’une place se libère mais j’avais obtenu in extremis un strapontin dans la fosse et pour l’hôtel comme c’était sûrement fichu j’en ai appelé un en me faisant passer pour ‘une collègue de l’office de tourisme’ et après ces choses que je vis comme des pièges en enfant angoissée du monde arriver là c’était magique parce que c’était un motel, un de ceux où je n’irai jamais en Amérique et il y en a un dans la zone industrielle d’Avignon où je suis venue pour revoir Out of Context, et revoir ce danseur, et ça m’a fait pareil, je suis retombée en amour, plus puissant encore d’être passée par mes peurs et mes plaisirs d’enfant en un temps si ramassé. Ces émotions violentes qui compriment et dilatent le corps en un temps record c’est peut-être fait pour ça, pour accéder à des zones qui sinon me sont barrées, en niquant la nostalgie de ce qui avant était donné et qui n’est plus que payant, au prix fort –le simple accès.

La pièce et les huit autres danseurs, leur énergie, leur ampleur au mouvement collectif comme leur isolement qui traverse les temps te laissent cloué, mais Rémi. D’abord il s’appelle Émile.

Émile a encore sa peau d’enfant, ses cheveux d’enfant, ses pieds d’enfant, ça tu peux le voir, c’est visible, c’est au bout de tes yeux qui le suivent pendant une heure et demie. Son corps enfant fait de lait, d’avant que les os et les muscles se fassent, il est tout entier là aussi, par-dessus le squelette et les muscles d’Émile homme-danseur d’exception, par-dessous son visage congestionné, parce que Émile est enrobé, gonflé et léger comme un enfant, depuis sa masse plutôt pas négligeable. Sa masse comme grâce. Ça ne fait pas peur de rimer avec Émile Émile rime tout seul, c’est une écriture automatique mais celle d’un sonnet, d’alexandrins, tu comptes les pieds tu retombes toujours dessus, quelque chose de si complexe mais qui pourtant t’est naturel, tu tombes mille fois mille fois tu te relèves, au moment même où tu apprends à marcher tu sais danser, et déhancher chacune de tes articulations, et en rythme. Je parle de ce que mes yeux d’amour ont vu, je ne parle pas du travail d’Émile le danseur ni de celui de la chorégraphie, je ne parle pas du dessin de ce travail conjugué du danseur et du collectif des Ballets C de la B mais du dessin d’Émile. Même si je sais que le travail le bon te rapproche de toi-même, il te resserre autour de ton corps, il te fait devenir ce que tu n’as pas perdu, et il permet à qui te regarde de te voir. Il y a le travail, mais avant le travail il y avait Émile.

Ce soir en revenant de sa marche sur les dossiers des spectateurs, de son solo de star, Émile a frôlé mon strapontin. Après son bain de foule il sentait bon. C’est là que j’ai appris qu’il s’appelle Émile, quand on le rappelle sur scène. Il a fait son numéro il a fait son cirque il a fait son show, il a fini sa crise il faut rentrer il rentre, il rejoint les autres, eux aussi ils sont eux, mais tous ils sont adultes. Émile enfant fait bande à part.

Je suis allée sur Google depuis, parce que je voulais trouver une photo d’Émile mais même ça il n’a pas, facebook myspace youtube, dans les extraits vidéo de la pièce on le voit très peu, et dans ceux des répétitions il n’y est carrément pas. Je comprends qu’il n’était peut-être pas prévu au départ, ou prévu en alternance. Je comprends qu’ensuite il ait occupé cette place, sa place, de façon très spéciale, au cœur.

Je voudrais voir Émile dans le contexte. Je voudrais travailler dans la vie avec Émile. Je voudrais rencontrer les enfants dans les classes avec Émile. Qu’Émile nous regarde avec son corps, il est rond et carré il est plume et pilier, légèreté gravité, comme il porte son enfant et sait le perdre au moment fatal, se contenant, il procure, ou plutôt il apporte et donne à qui le voit danser une simple joie d’être, en même temps que la conscience de la solitude qui lui est associée. Je ne sais pas comment Émile a besoin de nous mais je sais comment on a besoin de lui. De ce calme de vie jamais dissociée de mort, ce calme juste du corps. Je sais, c’est rare que je dise je sais, je sais, je sais, quand je ferme les yeux et que je vois Émile faire briller la petite surface de sa peau sans limite, je sais ce que je voudrais faire pour les enfants avec l’eau et le feu d’Émile qui rendrait meilleur de vivre dans ce monde et que ce monde rend impossible. Quand je vais dans les classes je fais mon possible, je danse moi aussi à ma façon, avec mes mots, mais c’est long, et on n’a pas le temps. Qu’Émile dansant ne soit visible que dans un théâtre ce n’est pas juste. Ne pas le voir dans la vie. Qu’on soit nous et la foule et le bain. Et que ce qu’il peut nous apporter ne va faire que nous manquer.

Platel : Out of Context (for Pina)

un peu d’Émile (à 0:58 surtout)
b. 1979

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Avez-vous déjà regardé sous un pont ? Je ne parle pas depuis une gondole ou une péniche, pas un pont sur l’eau un pont sur la route. Je ne parle pas non plus depuis le pont comme un simple piéton qui regarderait l’eau passer sous le pont. Je ne parle pas du tout de romantisme je parle d’être à l’intérieur du pont qui fait un tunnel et nous déjà coincés dans le mini tunnel de notre automobile nous voilà pris dans le long tunnel du pont qui est immobile. Si vous levez le nez vous verrez que le plafond du pont-tunnel est rayé. Peu avant l’entrée se trouve un gros panneau pour les pilotes aveugles, hauteur maxi tant, avec mon engin je n’ai pas vraiment besoin de surveiller en hauteur c’est plutôt la longueur que je tiens à l’œil, mais même si je ne le lis pas je le vois ce panneau-là, il est gros, et rond, et rouge, il vient presque en avertissement sonore avant un autre qui lui indique la longueur dudit tunnel, mais juste à l’entrée, quand il n’est plus possible de faire demi-tour. Je ne sais pourquoi ce panneau-là qui dit la longueur, c’est-à-dire tout de même la distance à franchir dans le noir entre deux points d’air et de lumière, pourquoi ce panneau est bleu, carré, quasiment en lettres cursives accompagnées du joli dessin d’un pont romain tant qu’à faire, il se garde de dire longueur totale tant, il est de la même espèce que ceux qui donnent le nom des rivières ou suggèrent qu’un point de vue panoramique vaut le détour, il est bucolique ou insignifiant, c’est très inapproprié. Comme si la longueur importait moins que la hauteur. Comme si on ne pouvait rester bloqué que dans sa hauteur et ne pas être paralysé à mi-course tant ce tunnel est profond. Et quand on s’en sort un autre panneau vous nargue qui dit que ce tunnel est terminé. Ce prétendu code de la route est d’une injustice d’autant plus frappante que précisément la plupart des plafonds de tunnels sont rayés. Il me semble que si j’étais un routier, si j’étais un transporteur un TIR un vrai camionneur un gars costaud une sorte de caïd à ma façon même sans être hors gabarit j’y regarderais à deux fois avant de me lancer, eh bien non. Les gars ils pénètrent. Ça coince dès l’entrée, ça racle, ça abîme le pont ça ne passera pas le tunnel ça abîme même le camion mais ils foncent les cons, ils y vont. Chaque fois je me dis Les cons. Puis je me dis Quelle importance aplatir son camion abaisser son plafond. Ils n’allaient pas restés plantés là, ils n’allaient pas faire demi-tour devant un simple tunnel à simplement traverser, ils savaient certainement où ils allaient ces gars ils avaient certainement un plan de route, et ce camion ne leur appartenait certainement pas, quelle importance abîmer et le camion et le tunnel. Risquer de rester coincé ou risquer de ne pas y aller.

lights

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Vous avez remarqué comme le temps passe vite à partir, à partir de certaine chose qui a eu lieu à un certain moment le temps se met à défiler à grande vitesse il semble qu’on est toujours demain et qu’en plus le passé s’éloigne, le temps passé où l’on découvrait tout, le temps où certaine chose n’avait pas encore eu lieu se met à reculer de façon effrayante comme s’il bougeait aussi ce temps-là. Ai-je parlé d’escalier à propos du temps ? De bicyclette ? C’est un tgv désormais et je doute qu’on demande aux écoliers de calculer à quelle vitesse on se déplace si l’on tente de remonter à contre-courant ce train qui de toute façon vous tient porte close puisque il n’y a plus de train il y a des unités, qui s’appellent rames, et vous appartenez le temps de votre voyage à une unité-rame où vous pouvez boire manger charger vos appareils portables et faire vos besoins et seul le contrôleur du moins je l’espère a la clef pour passer d’une rame à l’autre mais pas vous, vous vous restez à votre place numérotée en subissant l’accélération violente du temps au sein d’une unité où vous avez réservé à prix fort votre place. Vous croyez que c’est une métaphore ? À de rares exceptions près et seulement avec l’aide d’un bandeau sur les yeux et de bouchons d’oreilles, je ne prends plus de tgv depuis plus de vingt ans. J’ai sacrément cessé de réserver ma place, métaphore.

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LA FÉE JOHNNY


dans un catalogue de 500 titres à peu près je peux me tromper mais j’ai compté 13 noms de femmes correspondant à 18 titres – une de ces femmes contribue à un ouvrage collectif une est photographe une est calligraphe deux sont dessinatrices puis les deux académiciennes bleu blanc rouge décédées (5 titres à elles deux) une dite grande dame du surréalisme une chevalier des arts et des lettres (2 titres) et chère Virginia (à paraître) – restent trois – une est spécialiste des doctrines de l’hermétisme de l’alchimie et du bouddhisme une a publié ses poèmes en 1993 et je n’ai pas trouvé la dernière sur Google – pas envie de vérifier si elle est vivante en bas résilles ou en fauteuil roulant – pas trop envie non plus d’aller compter les noms pas français français ni de m’assurer qu’il n’y a pas un seul Africain au catalogue

Woodie GuthrieWoody Guthrie

‘John Henry had a little woman / her name was Polly Ann / John Henry took sick and he had to go to bed / and Polly Ann drove steel like a man lord lord / Polly Ann drove steel like a man / I say Polly Ann drove steel like a             / Polly Ann drove steel like a man’

Internet Archive

Katherina Bornefeld The Ex - foto HazamModoffKatherina Bornefeld – batteuse et chanteuse des The Ex depuis 1984

The Ex live at Yared Music School

CE QUE JE RETIENS : 23/71

 
3 échafaudages de secours
- distractions
- drogues (t’insensiblisent à ta misère)

27 piliers d’autodéfense
- rire de tout tout le temps
- appeler au secours un passant
- anticiper-éviter
- projection régression somatisation
- action

 4 types d’attachement
- sécure
- évitant
- ambivalent
- désorganisé

 10 principes de l’attachement
- on peut bien sûr prédire la détresse liée à la séparation
- l’isolement et la perte sont bien sûr des traumas
- avoir peur active le besoin d’attachement bien sûr 

 7 péchés capitaux
- mensonge
- colère
- mensonge

 10 commandements
- tu ne me mens plus jamais
- je ne me mets pas trop en colère
- personne ne tue personne

 7 merveilles du monde

 3 échafaudages de secours
- diversions (fortes)
- satisfactions (de substitution)
- stupéfiants (te rendent insensibles un temps à ta misère)

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