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Il n’est pas tout à fait vrai que je n’ai jamais repensé à cette amie sortie de ma vie il y a longtemps. J’ai rêvé d’elle plusieurs fois. À peu de choses près c’était chaque fois le même rêve. Elle était à Paris, où nous nous étions fréquentées adultes, dans le métro, souriante et confiante, derrière elle se tenait le spectre d’une de mes idoles, droit debout, qui me fixait, moi l’auteur du rêve qui ne vivais plus à Paris, ne me déplaçais plus, et avais perdu ce sourire confiant. Cette amie du temps lointain, mon double qui avait choisi de faire le même métier que moi et avait eu deux enfants, exerce toujours ce métier que j’ai abandonné, elle a toujours ses enfants, et je ne peux l’imaginer démunie de son attitude tranquille, celle qui m’a été ôtée violemment. Celui que j’appelle mon idole est encore bien vivant lui aussi, et s’il est un spectre dans mon rêve c’est qu’il est effectivement un esprit, il est esprit, et par-dessus les trivialités du quotidien, de la vie normale, réglée, tant regrettée un temps, il me fixe en me disant que j’ai désormais autre chose à faire. Je suis obligée de constater que c’est ainsi que j’ai pris les décisions importantes de ma vie, un des grands hommes-esprits de mon répertoire privé étant venu me visiter dans le sommeil. Je crains de devoir admettre que s’agissant des décisions moins heureuses, je crains de devoir admettre que s’agissant des mauvaises décisions je les ai prises seule avec mes rêves triviaux qu’aucun esprit ne venait sublimer, et sans avoir non plus le minimum de jugeotte qu’on peut espérer avoir vis-à-vis de soi-même, celle que pendant des années je n’ai pas eue non plus avec de parfaits inconnus.

Vercors-8-2-14