clv

LE DANCING FLOOR


‘lettre à mesdames et lettre à messieurs’

drunken floor

pour Catie de Balmann

Semblants et usage de semblants est un espace de travail qui mêle fiction et réalité et pour lequel j’ai embauché un acteur/tueur que j’appelle écrivain-performeur, Corinne Lovera Vitali.
Je lui ai passé commande de lettres que je dois adresser aux décideurs du milieu artistique, le propos étant de jouer des usages auxquels je suis régulièrement confrontée – lettres de recommandation, cooptation, arrangements entre amis, renvois d’ascenseur… pour l’appui d’un dossier de résidence ou de bourse, la proposition d’une pièce à un comité d’acquisition, une publication… –, au besoin en usurpant une identité.
clv a accepté mon contrat en me proposant d’écrire à sa manière, sans plagier, des lettres qui recommandent mon travail en se référant aux plus grands, sauf que contrairement à l’usage elle ne se réfère pas à leurs écrits et travaux, tellement cités qu’ils en sont réduits au rôle d’icônes passe-partout, mais à leurs paroles, souvent transmises par des tiers, dans une intimité rapportée – des sortes de ‘souvenirs de souvenirs’.
Ce sont donc des lettres qui parlent, directement, ‘à travers le temps et l’espace’, aux professionnels qui, parce qu’ils connaissent de l’intérieur les codes et pratiques en vigueur, sauront également décoder avec humour les miens – tout en étant eux-mêmes acteurs de ce nouvel espace de travail, ces ‘scènes virtuelles’ qui feront ultérieurement l’objet d’une autre performance… (C. de B.)

LE JOUR OÙ JOHNNY M’A PERDUE


Il y a eu un jour où Johnny a perdu moi. À jamais bien que fontaine etc. à jamais plus eau de fontaine de moi Johnny ne boira. Mon affection pour lui qui était vivante d’un jour est morte tuée par violence car c’est ce que violence fait elle tue. Auparavant il y avait eu l’agonie. Auparavant lentement je m’apercevais déjà que l’estime dans laquelle Johnny me tenait au lieu de me tenir me lâchait des petits pets à la figure, des pets embaumés mais c’était fort désagréable c’était très inconfortable je perdais le confort de l’estime de Johnny ça me lâchait tout en gonflant les pectoraux je ne le reconnaissais pas le Johnny. Puis il y a eu le jour où il m’a poussée du petit podium de l’amie de cœur jusque dans la tombe d’une rien du tout.

Ce n’était pas qu’un cas ordinaire de brouille ou de contentieux, de dispute de fâchage et autres simagrées de la mitié. Cette mite rare, c’est pour moi la première fois, cette mite-là c’est à peine croyable je jure elle ne tient pas à moi. Je jure je n’ai rien fait cette fois il ne s’est rien passé c’est tout l’autre cette fois. C’est Johnny. Il a choisi de me perdre plutôt que de répondre à mon appel au secours. Ce que je vais dire est vilain on pourrait l’attraper en gourdin pour défendre pauvre Johnny mais ce serait se tromper lourdement attention je préviens puis je dis dans la grille de Johnny, colonne carrière, rubrique avancement, je n’apparaissais plus cochée comme depuis dix ans à la sous-rubrique utilisable en vue de promotion, par suite d’une part de son récent avancement, par suite d’autre part de cet appel au secours (ce qui m’a pris je dois encore me le demander : qu’est-ce qui m’a pris ?) qui me montrait à lui sans plus aucun de mes pouvoirs magiques, toute impuissante et vulnérable comme je suis aussi, et m’enfonçait d’un coup dans la vase.

Je le sais que si j’aimais Johnny je resterais trouvable pour quand il aura besoin de moi mais violence écrase le lien comme sabot l’asticot et je suis bien trop écrasée depuis ce jour, je suis passée inexistante à Johnny il m’a perdue comme un chien au fond d’un bois je ne peux revenir par pure chiennerie et lui lécher les mains je ne peux me remettre à revivre comme ça. Par mitié défectueuse. C’est pour le restant de la vie cette perdition-là. Johnny Bougeotte. C’est aussi pour ça qu’il n’a pas bien vu. Il n’est pas assez immobile pour voir, les tombes elles sont définitives.

la vilaine rivière Ouse