TEXTES TAUPES

KJ : PAGE 242


À part Nathalie Sarraute que je n’ai pas lue depuis qu’elle a fini d’écrire et Jamaica Kincaid qui se lit au goutte-à-goutte, je ne sais pas comment se débrouillent les autres dans leur château-fort intérieur avec ce qu’on appelle les incises ou les appartés, les prétendues digressions. Je me pose la question parce que ce sont les autres, je peux le dire j’ai été correctrice ma vie d’avant, ce sont les autres qui ont fait de ces choses essentielles à dire, ces choses fluides comme la vie, ils en ont fait des choses mortes, des choses à l’arrêt comme des chiens qu’on doit caser entre des signes spéciaux, ouvrant fermant, et qui dès qu’on les aperçoit dans un texte disent ‘Attention ceci a sa tombe ici’, disent ‘Ceci est une des tombes que je réserve à certains mots’, disent ‘Ceci étant une des nombreuses tombes que je réserve aux mots veuillez vous recueillir un instant ici même’, disent ‘Chaussez donc vos lunettes pour mater ma ptite merde en bas de page’, disent tant et tant en baissant le ton dans leur propre église qu’ils auraient mieux fait de le dire directement, alors que pour le tronc de la chose grave et bien française qu’ils ont à dire ils ne donnent pas d’autre nom que PROPOSITION PRINCIPALE. Mais ce n’est après tout qu’une proposition.

Je ne sais pas si Sarraute a écrit sur la grammaire, et qui l’a fait pour elle je ne sais pas non plus, mais je sais la haine qui peut se développer contre les grammaires personnelles. Il y a une interview de Jamaica je l’ai écoutée hier, elle commence pour de bon vers la 45e minute, comme revoir l’interview de Sarraute à la place d’un épisode de Treme, ce geste de ma personne paralytique au travail et paralytique au repos, certes il suffit de cliquer ce n’est pas vraiment un geste comme aller en bibliothèque ou ouvrir un vrai livre blabla mais regarder deux écrivains parler si c’est pas un putain de geste, et ce geste est la chose la plus réjouissante que mon inconscient m’ait fait faire depuis longtemps. Parce que là où Sarraute prend son petit sourire de juste avant de mourir pour dire comment son premier livre fut un flop, Jamaica à la toute fin de l’interview, autoblindée dans l’habit de l’humour ‘Ne vous approchez pas trop je suis encore en danger’, quand on lui demande quel est le secret de son art/craft, après avoir dit que si elle avait un elle le mettrait en bouteilles pour le commercialiser, la Kincaid pose sur la table ce galet lissé d’absolue beauté, je traduis à ma façon et de mémoire, ‘Toulmonde dira Ne commencez pas une phrase avec Et, mais moi j’aime commencer une phrase avec Et. Et si toulmonde dit qu’il ne faut pas le faire, c’est une bonne raison pour le faire. Donc si j’avais un “art” ce serait peut-être ça, faire le contraire de ce qu’on a voulu que je fasse.’

jamaica_kincaid

LA FÉE JOHNNY


dans un catalogue de 500 titres à peu près je peux me tromper mais j’ai compté 13 noms de femmes correspondant à 18 titres – une de ces femmes contribue à un ouvrage collectif une est photographe une est calligraphe deux sont dessinatrices puis les deux académiciennes bleu blanc rouge décédées (5 titres à elles deux) une dite grande dame du surréalisme une chevalier des arts et des lettres (2 titres) et chère Virginia (à paraître) – restent trois – une est spécialiste des doctrines de l’hermétisme de l’alchimie et du bouddhisme une a publié ses poèmes en 1993 et je n’ai pas trouvé la dernière sur Google – pas envie de vérifier si elle est vivante en bas résilles ou en fauteuil roulant – pas trop envie non plus d’aller compter les noms pas français français ni de m’assurer qu’il n’y a pas un seul Africain au catalogue

Woodie GuthrieWoody Guthrie

‘John Henry had a little woman / her name was Polly Ann / John Henry took sick and he had to go to bed / and Polly Ann drove steel like a man lord lord / Polly Ann drove steel like a man / I say Polly Ann drove steel like a             / Polly Ann drove steel like a man’

Internet Archive

Katherina Bornefeld The Ex - foto HazamModoffKatherina Bornefeld – batteuse et chanteuse des The Ex depuis 1984

The Ex live at Yared Music School

CE QUE JE RETIENS : 23/71

 
3 échafaudages de secours
- distractions
- drogues (t’insensiblisent à ta misère)

27 piliers d’autodéfense
- rire de tout tout le temps
- appeler au secours un passant
- anticiper-éviter
- projection régression somatisation
- action

 4 types d’attachement
- sécure
- évitant
- ambivalent
- désorganisé

 10 principes de l’attachement
- on peut bien sûr prédire la détresse liée à la séparation
- l’isolement et la perte sont bien sûr des traumas
- avoir peur active le besoin d’attachement bien sûr 

 7 péchés capitaux
- mensonge
- colère
- mensonge

 10 commandements
- tu ne me mens plus jamais
- je ne me mets pas trop en colère
- personne ne tue personne

 7 merveilles du monde

 3 échafaudages de secours
- diversions (fortes)
- satisfactions (de substitution)
- stupéfiants (te rendent insensibles un temps à ta misère)

top-13-la-vengeancetop 13 de La Vengeance de la pelouse

TOP 5


– Sais-tu j’ai écrit deux jours de suite ‘Molle clv’ pour ‘Mlle clv’ et ‘quant à mol’ pour ‘quant à moi’, alors que je n’ai jamais été aussi ferme, je veux dire en tant que patate fille. Regarde, je tiens même très à jour le top 5 des lapsus clavier :
1 être oubliée pour publiée
2 le maton j’ai mauvais rêves
3 si Katia ne pute pas
4 et 5 au lieu du château-fort j’ai écrit le château-frit de Tom, puis dans la foulée Tom m’a dit que j’étais youthful j’ai entendu useful et ça m’a fait tellement plaisir, ça m’a fait me sentir être la petite-fille de Louise Bourgeois qui parle tout le temps de ‘être utile’. Louise a dit aussi que c’était ‘une constatation très triste’ mais qu’elle ne pouvait aimer que les gens qui l’aidaient. Toutefois je n’ai jamais lu dans ses propres paroles qu’elle avait fait le pont-levis entre son désir d’être elle-même utile et le conditionnement de son amour. Si je fais le pont moi, en passant dessus après Louise, si je fais cette constatation pas triste du tout qu’être utile est utile à l’amour dans les deux sens, alors je me vois petite fille à la poitrine pas plus ronde que des creux poplités et cependant so useful, puis je me vois mourir so youthful comme Louise à 99 ans. Ce n’est pas aussi fiable que la géométrie chère à Louise, mais c’est fort utile aussi à connaître la date de sa mort, ça fait une ligne brisée, avec la poitrine plus ou moins plate plus ou moins gonflée plus ou moins esseulée, une sorte d’escalier de 1960 à 2059, mais ascendant. Oui. Tu as raison. Il y a le temps.

zingari

LE JOUR OÙ JOHNNY M’A PERDUE


Il y a eu un jour où Johnny a perdu moi. À jamais bien que fontaine etc. à jamais plus eau de fontaine de moi Johnny ne boira. Mon affection pour lui qui était vivante d’un jour est morte tuée par violence car c’est ce que violence fait elle tue. Auparavant il y avait eu l’agonie. Auparavant lentement je m’apercevais déjà que l’estime dans laquelle Johnny me tenait au lieu de me tenir me lâchait des petits pets à la figure, des pets embaumés mais c’était fort désagréable c’était très inconfortable je perdais le confort de l’estime de Johnny ça me lâchait tout en gonflant les pectoraux je ne le reconnaissais pas le Johnny. Puis il y a eu le jour où il m’a poussée du petit podium de l’amie de cœur jusque dans la tombe d’une rien du tout.

Ce n’était pas qu’un cas ordinaire de brouille ou de contentieux, de dispute de fâchage et autres simagrées de la mitié. Cette mite rare, c’est pour moi la première fois, cette mite-là c’est à peine croyable je jure elle ne tient pas à moi. Je jure je n’ai rien fait cette fois il ne s’est rien passé c’est tout l’autre cette fois. C’est Johnny. Il a choisi de me perdre plutôt que de répondre à mon appel au secours. Ce que je vais dire est vilain on pourrait l’attraper en gourdin pour défendre pauvre Johnny mais ce serait se tromper lourdement attention je préviens puis je dis dans la grille de Johnny, colonne carrière, rubrique avancement, je n’apparaissais plus cochée comme depuis dix ans à la sous-rubrique utilisable en vue de promotion, par suite d’une part de son récent avancement, par suite d’autre part de cet appel au secours (ce qui m’a pris je dois encore me le demander : qu’est-ce qui m’a pris ?) qui me montrait à lui sans plus aucun de mes pouvoirs magiques, toute impuissante et vulnérable comme je suis aussi, et m’enfonçait d’un coup dans la vase.

Je le sais que si j’aimais Johnny je resterais trouvable pour quand il aura besoin de moi mais violence écrase le lien comme sabot l’asticot et je suis bien trop écrasée depuis ce jour, je suis passée inexistante à Johnny il m’a perdue comme un chien au fond d’un bois je ne peux revenir par pure chiennerie et lui lécher les mains je ne peux me remettre à revivre comme ça. Par mitié défectueuse. C’est pour le restant de la vie cette perdition-là. Johnny Bougeotte. C’est aussi pour ça qu’il n’a pas bien vu. Il n’est pas assez immobile pour voir, les tombes elles sont définitives.

la vilaine rivière Ouse