POUR

NOVAK


vendredi 18 juillet je fais partie du Tour de France qui passe à 50 mètres de chez moi tout est archi bloqué toute la journée avec les hélicoptères et tout le bazar qui est énorme d’habitude je m’en vais cette année j’ai eu l’idée très fugace de dérouler un grand papier dans l’herbe et de peindre un message pour passer à la tv d’abord j’ai pensé écrire POÉSIE après LIRE après VIVRE après plus rien je me suis endormie souvent penser aux choses suffit puis ojd avant-veille du grand jour où les gars quand même se tapent la kiki Chartreuse avant de venir chez moi se faire la grande Belledonne sous 35 degrés un homme sonne au portail il propose de peindre mes volets en me disant plusieurs fois C’est dommage c’est tout écaillé je viens de me réveiller je lui dis Merci mais pas maintenant laissez-moi votre carte il insiste il dit Vous savez combien ça vous coûterait la paire de volets poncés je lui dis Mon père était peintre il insiste il dit Ça vous coûterait 100 euro la paire intérieur et extérieur j’ai des pots en promotion je me dis qui c’est ce nigaud j’ai pas la dose de jour ni de café encore je fais pas le lien ni avec mon super concept ni avec mon père j’entends juste son accent je fais pas le lien avec Platel non plus mais je finis par comprendre que ce n’est pas un envoyé de la tv qui voudrait que ma maison n’ait pas l’air délabrée c’est un Belge qui suit le Tour en le précédant pour se le financer et je l’ai laissé partir pour me précipiter ici où je comprends tout car il m’aurait peut-être vendu un de ses pots promotionnels et j’aurais écrit quoi j’aurais écrit PAPA ? quand j’étais enfant au wagon on regardait s’entraîner un gars du coin dans la montée aux lacs qui est si dure qu’elle a été définitivement désinscrite du Tour on criait Allez Novak c’était un pays minier ils ont fermé les mines Novak était canon il me faisait un clin d’œil chaque fois il n’a jamais été qualifié j’écrirais TU ÉTAIS BEAU NOVAK

avec-avec

LOQMAN


il s’appelle Loqman il n’a pas encore quatre ans il pleurait en arrivant la maîtresse lui a dit tu sais bien que ton papa travaille aux services techniques il a continué de pleurer j’ai cru comprendre que le gros bruit qu’on entendait au loin lui faisait peur et qu’il venait d’un engin que son propre père conduirait mais nous étions confus tous les deux la maîtresse m’a dit ce sont les enfants d’aujourd’hui je venais moi-même pour faire du bruit avec ces enfants effrayés j’ai sorti mon appareil pour les enregistrer la maîtresse m’a dit pas de photo nous sommes quand même arrivés à faire un peu de bruit les enfants sont arrivés à crier leur nom on pourrait croire que certains n’ont pas fini de faire leurs poumons ils ont le souffle d’un vieux moineau la maîtresse a fait disparaître un enfant aux poumons surdéveloppés et au corps indomptable derrière une porte close puis un deuxième ils en sont revenus avec des yeux de très grands coupables ils peuvent avoir la vitalité de leurs gènes l’amour de leurs parents mais l’arrogance n’est pas au répertoire des trois quatre ans ça allait bientôt cesser ce cauchemar c’était la dernière fois que je venais faire quoi ? de la poésie dans une classe de prisonniers


pendant la récréation il faisait soleil j’avais mon sweat à capuchon Loqman m’accompagnait il a quitté son manteau bien qu’on ne quitte pas son manteau mais la maîtresse était à l’autre bout de la cour aussi s’est-il retrouvé comme moi en sweat à capuchon et on s’amusait à se coincer la main entre les planches du banc et à me téléphoner pour que j’appelle un coup les pompiers un coup l’ambulance qui venaient immédiatement et n’avaient pas vraiment le temps d’intervenir que la main de Loqman était libérée et tout à fait guérie et ils n’avaient plus qu’à repartir comme ils étaient venus et la main se recoinçait et se redécoinçait et la récré n’en finissait pas j’ai proposé à Loqman d’être moi-même la docteure au lieu de la téléphoniste il a été d’accord je lui ai demandé d’écouter son cœur avec la main il a couru pour l’entendre battre plus vite et nous avons pensé au cœur gros mais je n’ai pas pleuré jamais je n’ai pleuré Loqman était en pleine forme il écoutait avec sa main le cœur de ceux qui passaient par là j’ai trouvé que la plupart étaient assez abattus comme moi sur notre banc avec mon capuchon quand j’ai compris que la maîtresse était celle qui m’avait eue quand j’étais enfant celle que je redoutais plus que quiconque j’ai compris que je ne devais aller que dans les classes de mon autre maîtresse qui était le sosie de Marie Laforêt parce que même tant d’années après je ne peux toujours rien faire je n’ai rien appris qui me permette d’échapper à cet abattement très spécial de la maîtresse qui ne veut pas être avec les enfants et nous entraîne nous enchaîne nous empêche tous dans son abattement à elle

quand on est arrivés sur le seuil de la classe la maîtresse m’a dit pas de capuchon à l’intérieur de l’école Loqman m’a donné une fleur puis deux puis trois puis d’autres enfants se sont mis à cueillir des pâquerettes la maîtresse a dit on ne cueille pas les fleurs que le gars des services techniques allait venir massacrer avec son engin quand je me serai définitivement enfuie

pour-Loqman

LE DANCING FLOOR


lettre à mesdames et lettre à messieurs

dancing-floor-cdb

pour Catie de Balmann

Semblants et usage de semblants est un espace de travail qui mêle fiction et réalité et pour lequel j’ai embauché un acteur/tueur que j’appelle écrivain-performeur, Corinne Lovera Vitali.
Je lui ai passé commande de lettres que je dois adresser aux décideurs du milieu artistique, le propos étant de jouer des usages auxquels je suis régulièrement confrontée – lettres de recommandation, cooptation, arrangements entre amis, renvois d’ascenseur… pour l’appui d’un dossier de résidence ou de bourse, la proposition d’une pièce à un comité d’acquisition, une publication… –, au besoin en usurpant une identité.
clv a accepté mon contrat en me proposant d’écrire à sa manière, sans plagier, des lettres qui recommandent mon travail en se référant aux plus grands, sauf que contrairement à l’usage elle ne se réfère pas à leurs écrits et travaux, tellement cités qu’ils en sont réduits au rôle d’icônes passe-partout, mais à leurs paroles, souvent transmises par des tiers, dans une intimité rapportée – des sortes de ‘souvenirs de souvenirs’.
Ce sont donc des lettres qui parlent, directement, ‘à travers le temps et l’espace’, aux professionnels qui, parce qu’ils connaissent de l’intérieur les codes et pratiques en vigueur, sauront également décoder avec humour les miens – tout en étant eux-mêmes acteurs de ce nouvel espace de travail, ces ‘scènes virtuelles’ qui feront ultérieurement l’objet d’une autre performance… (C. de B.)