CHANTIERS

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Il n’est pas tout à fait vrai que je n’ai jamais repensé à cette amie sortie de ma vie il y a longtemps. J’ai rêvé d’elle plusieurs fois. À peu de choses près c’était chaque fois le même rêve. Elle était à Paris, où nous nous étions fréquentées adultes, dans le métro, souriante et confiante, derrière elle se tenait le spectre d’une de mes idoles, droit debout, qui me fixait, moi l’auteur du rêve qui ne vivais plus à Paris, ne me déplaçais plus, et avais perdu ce sourire confiant. Cette amie du temps lointain, mon double qui avait choisi de faire le même métier que moi et avait eu deux enfants, exerce toujours ce métier que j’ai abandonné, elle a toujours ses enfants, et je ne peux l’imaginer démunie de son attitude tranquille, celle qui m’a été ôtée violemment. Celui que j’appelle mon idole est encore bien vivant lui aussi, et s’il est un spectre dans mon rêve c’est qu’il est effectivement un esprit, il est esprit, et par-dessus les trivialités du quotidien, de la vie normale, réglée, tant regrettée un temps, il me fixe en me disant que j’ai désormais autre chose à faire. Je suis obligée de constater que c’est ainsi que j’ai pris les décisions importantes de ma vie, un des grands hommes-esprits de mon répertoire privé étant venu me visiter dans le sommeil. Je crains de devoir admettre que s’agissant des décisions moins heureuses, je crains de devoir admettre que s’agissant des mauvaises décisions je les ai prises seule avec mes rêves triviaux qu’aucun esprit ne venait sublimer, et sans avoir non plus le minimum de jugeotte qu’on peut espérer avoir vis-à-vis de soi-même, celle que pendant des années je n’ai pas eue non plus avec de parfaits inconnus.

Vercors-8-2-14

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Tout avait été si nouveau cette rentrée 2010, c’était excitant. Je voulais comprendre ce qui s’était passé. Si j’avais été peintre sur la page de gauche j’aurais dessiné mon cerveau ça m’aurait pris quinze ans et sur la page de droite en deux coups de crayon j’aurais dessiné mon ventre. D’un côté j’aurais bégayé de l’autre j’aurais crié, j’aurais aimé que ça me convienne mais je n’ai pas choisi d’être peintre. J’avais et j’ai toujours besoin de ponts entre les pages de ma vie, les ponts à la ligne limpide sont lents et complexes, j’ai besoin de ponts j’ai besoin d’explications, j’ai encore besoin de regarder ce qui m’arrive m’être arrivé et tenter de m’expliquer comment ça m’est arrivé. Sachant même que rien ne peut être moitié aussi puissant que ça l’est au moment où ça ne fait qu’arriver, quand précisément les choses sont indicibles, inexplicables, et qu’on ne cherche d’ailleurs ni à les dire ni à les expliquer, je cherche encore la vérité des choses ailleurs que dans les choses elles-mêmes. Dans autre chose. Leur prolongement, qui est aussi leur prolongation. Ou leur élongation. Et mon éloignement. Si comme j’y tiens long va avec loin et va avec lorgner.

kill

MGMN : PAGES


un album à paraître

mais le vent fou qui met les cheveux devant les yeux
le vent qui emmêle tout s’est réveillé
il s’est levé

et avec lui encore loin à l’horizon un mouton

un tout petit mouton un nouveau-né
mais qui savait très bien marcher
il savait même sauter il savait déjà courir et vite
il s’est mis à galoper comme un fou
et à grossir
et à noircir
très vite

en fonçant droit sur moi

ciel-clv

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Avez-vous déjà regardé sous un pont ? Je ne parle pas depuis une gondole ou une péniche, pas un pont sur l’eau un pont sur la route. Je ne parle pas non plus depuis le pont comme un simple piéton qui regarderait l’eau passer sous le pont. Je ne parle pas du tout de romantisme je parle d’être à l’intérieur du pont qui fait un tunnel et nous déjà coincés dans le mini tunnel de notre automobile nous voilà pris dans le long tunnel du pont qui est immobile. Si vous levez le nez vous verrez que le plafond du pont-tunnel est rayé. Peu avant l’entrée se trouve un gros panneau pour les pilotes aveugles, hauteur maxi tant, avec mon engin je n’ai pas vraiment besoin de surveiller en hauteur c’est plutôt la longueur que je tiens à l’œil, mais même si je ne le lis pas je le vois ce panneau-là, il est gros, et rond, et rouge, il vient presque en avertissement sonore avant un autre qui lui indique la longueur dudit tunnel, mais juste à l’entrée, quand il n’est plus possible de faire demi-tour. Je ne sais pourquoi ce panneau-là qui dit la longueur, c’est-à-dire tout de même la distance à franchir dans le noir entre deux points d’air et de lumière, pourquoi ce panneau est bleu, carré, quasiment en lettres cursives accompagnées du joli dessin d’un pont romain tant qu’à faire, il se garde de dire longueur totale tant, il est de la même espèce que ceux qui donnent le nom des rivières ou suggèrent qu’un point de vue panoramique vaut le détour, il est bucolique ou insignifiant, c’est très inapproprié. Comme si la longueur importait moins que la hauteur. Comme si on ne pouvait rester bloqué que dans sa hauteur et ne pas être paralysé à mi-course tant ce tunnel est profond. Et quand on s’en sort un autre panneau vous nargue qui dit que ce tunnel est terminé. Ce prétendu code de la route est d’une injustice d’autant plus frappante que précisément la plupart des plafonds de tunnels sont rayés. Il me semble que si j’étais un routier, si j’étais un transporteur un TIR un vrai camionneur un gars costaud une sorte de caïd à ma façon même sans être hors gabarit j’y regarderais à deux fois avant de me lancer, eh bien non. Les gars ils pénètrent. Ça coince dès l’entrée, ça racle, ça abîme le pont ça ne passera pas le tunnel ça abîme même le camion mais ils foncent les cons, ils y vont. Chaque fois je me dis Les cons. Puis je me dis Quelle importance aplatir son camion abaisser son plafond. Ils n’allaient pas restés plantés là, ils n’allaient pas faire demi-tour devant un simple tunnel à simplement traverser, ils savaient certainement où ils allaient ces gars ils avaient certainement un plan de route, et ce camion ne leur appartenait certainement pas, quelle importance abîmer et le camion et le tunnel. Risquer de rester coincé ou risquer de ne pas y aller.

lights

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Vous avez remarqué comme le temps passe vite à partir, à partir de certaine chose qui a eu lieu à un certain moment le temps se met à défiler à grande vitesse il semble qu’on est toujours demain et qu’en plus le passé s’éloigne, le temps passé où l’on découvrait tout, le temps où certaine chose n’avait pas encore eu lieu se met à reculer de façon effrayante comme s’il bougeait aussi ce temps-là. Ai-je parlé d’escalier à propos du temps ? De bicyclette ? C’est un tgv désormais et je doute qu’on demande aux écoliers de calculer à quelle vitesse on se déplace si l’on tente de remonter à contre-courant ce train qui de toute façon vous tient porte close puisque il n’y a plus de train il y a des unités, qui s’appellent rames, et vous appartenez le temps de votre voyage à une unité-rame où vous pouvez boire manger charger vos appareils portables et faire vos besoins et seul le contrôleur du moins je l’espère a la clef pour passer d’une rame à l’autre mais pas vous, vous vous restez à votre place numérotée en subissant l’accélération violente du temps au sein d’une unité où vous avez réservé à prix fort votre place. Vous croyez que c’est une métaphore ? À de rares exceptions près et seulement avec l’aide d’un bandeau sur les yeux et de bouchons d’oreilles, je ne prends plus de tgv depuis plus de vingt ans. J’ai sacrément cessé de réserver ma place, métaphore.

pasolini-tombe